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Electrorama : retour sur trente ans de la bouillonnante scène électronique française

On a discuté avec Alexis Bernier, directeur de la publication de Tsugi et directeur éditorial d’Electrorama

  • Théotime Roux
  • 24 November 2020

C’est une somme que livre l’équipe de Tsugi. Dans Electrorama, les journalistes du mensuel reviennent sur les décennies qui ont vu la musique électronique passer d’une sous-culture méprisée en France à un mouvement s’exportant dans le monde entier. Chaque chapitre creuse un mouvement bien précis de la scène et alterne entre articles historiques et portraits d’artistes. La parole est également donnée aux labels, aux clubs, aux collectifs et aux graphistes, pour un portrait complet de cette scène effervescente, plus active que jamais.

Comment est né le projet de ce livre ?

Il est né du confinement, principalement. On a voulu plonger dans nos archives et retracer l’histoire de la scène à notre manière. On pourrait faire 20 livres sur cette scène, mais avec les Editions Marabout, on tenait à le faire à notre manière, avec notre prisme axé sur la scène électronique française. Donc on a passé le confinement à relire 130 numéros de Tsugi, 11 ans de publications, pour trouver ce qu’il y avait de mieux comme interviews et comme articles. Il a fallu aussi chercher ce qu’il manquait, puisqu’on a ajouté des articles en longueur à ces archives, archives qu’on a aussi remis en forme pour l’occasion.

Effectivement, entre les récits historiques sur les différents mouvements, groupes et clubs, on peut trouver de nombreux entretiens avec des artistes. Pourquoi c’était important de les inclure ?

Avec le temps, des interviews de Laurent Garnier ou d’Arnaud Rebotini, on a pu en faire plusieurs, donc il a vraiment fallu trouver la plus pertinente à chaque fois, et surtout, la plus historique. Soit celle où l’artiste raconte un moment bien précis de sa carrière, des choses qui sont importantes pour lui, soit celle qui est la plus rétrospective. Il peut y en avoir qui ne sont même pas de Tsugi, dont une de Laurent Garnier que j’avais fait à l’époque pour Libération. L’important c’était d’avoir l’interview la plus pertinente, celle où il se passait quelque chose avec l’artiste. Sachant que les interviews ne constituent pas l’intégralité de chaque chapitre, il y a aussi des articles en longueur qui permettent d’introduire la thématique du chapitre. D’ailleurs les chapitres parlent d’une époque, mais ne sont pas du tout agencés de manière chronologique.

On a tendance à oublier à quel point cette musique a été méprisée en France

Cette époque que vous racontez, c’est celle où la musique électronique est vue comme un phénomène de mode, appelé à disparaître. Qu’est-ce qui vous convainc à l’époque que cette vague sera si importante ?

C’est une rave aux Transmusicales de Rennes, en 1994, ainsi qu’une autre fête pour les 20 ans de Libération. Personnellement, j’ai toujours été amateur de musique, mais je viens plus du rock que du funk. Mais aller dans cette rave à Rennes m’a vraiment convaincu. J’y ai vraiment senti quelque chose se passer. C’est vrai qu’on a tendance à oublier à quel point cette musique a été méprisée en France. Alors qu’il y a une vraie histoire de cette musique en France, bien avant les années 1990, avec Jean-Michel Jarre et autres. Pourtant, au début des années 1990, la musique électronique était regardée comme une musique sans âme, faites par des machines et écoutées par des drogués. Il y a eu à l’époque trois articles parus dans L’Humanité qui racontaient les raves avec un prisme vraiment odieux. Ca a déchaîné la tempête médiatique, poussant les médias régionaux à relayer ce discours complètement à côté de la plaque, ce qui a mené à cette période très compliquée de 1994 à 1998, où les soirées sont considérées comme des événements à risques. Une circulaire est même envoyée par le ministère de l’Intérieur dans toutes les préfectures pour essayer de les interdire. Même dans l’industrie, les ingénieurs du sons, les gens de studio, les labels, regardaient cette scène avec mépris. Quand on parle avec Eric Morand, un des pionniers, dont la collaboration avec Laurent Garnier donnera F Communications, c’est amusant de voir le nombre d’anecdotes qu’il a sur des gens qui lui crachaient à la gueule. On a un peu oublié ça aujourd’hui, puisqu’en 1998 il y a eu la Techno Parade qui a grandement aidé à changer les regards sur cette musique, qui voyait aussi émerger les Daft Punk et la French Touch, qui allaient tout emporter sur leur passage.

Justement, le courant French Touch revient souvent dans ce livre, mais certains artistes ne l’évoquent pas toujours avec bienveillance. Avec le recul, quel est le bilan de ce mouvement sur la scène électronique française ?

Dans le fond, le bilan est totalement positif. On peut critiquer plein de choses chez les Daft Punk, ils restent un groupe énorme, une vraie réussite. Mais ils ne sont pas les seuls, il y a eu plein d’autres artistes très importants. C’est un moment clé dans l’histoire de la musique en France, qui a permis de déverrouiller beaucoup de choses. Jusque-là, les Anglais considéraient la musique française comme de la merde. C’est devenu impossible après la French Touch. Quand on voit aujourd’hui comment s’exportent des gens comme Aya Nakamura, ça vient de cette époque où la musique électronique a permis de donner une autre image de la France. Dans les labels français, il n’y avait même pas de bureau « export », on n’exportait pas la musique française, il n’y avait juste pas de marché. Ne serait-ce que pour ça, la French Touch a eu un impact très fort. Cela étant dit, c’est vrai que pour les acteurs historiques de la scène, ceux qui étaient là au tout début, ce coup de projecteur donné à un certain son a pu être une frustration. Mais au-delà de ça, personne ne pourra décemment contester l’impact positif de cette période. On a eu l’album de Motorbass, puis les Daft Punk… vraiment, il y a eu quatre-cinq années incroyables. Franchement, ce moment où je me balade dans New York, et j’entends du Daft Punk sortir d’un magasin de chaussures, c’est quelque chose qui aurait semblé inconcevable. Jamais la scène ne s’était exportée comme ça, personne ne peut l’attaquer sur ce point.

Les collectifs se sont emparés de cette musique pour en refaire un vecteur de contestation

L’histoire de cette musique électronique est marquée par un côté très revendicatif, très anti système. Aujourd’hui, elle est partout : à la radio, sur Spotify, dans les grandes surfaces… Quelles barrières lui reste-t-il à abattre ?

C’est vrai qu’aujourd’hui, tout est électronique, jusqu’à la chanson française. Ca passe par la manière dont elle est faite, mais aussi dans le son lui-même : dans la pop, on peut parfois clairement distinguer des réminiscences d’Aphex Twin ou de Boards of Canada. En revanche, ce que je trouve intéressant, c’est que la musique électronique en elle-même est redevenue militante. Dans le livre, on fait le focus sur la scène queer, qui a été particulièrement importante pour l’émergence de la musique électronique, notamment dans les clubs gays. Il faut noter que le premier journaliste à parler de la musique électronique dans un média mainstream, c’est Didier Lestrade, dans les colonnes de Libération. Didier Lestrade qui est aussi le fondateur d’Act-Up, dont le slogan est « Danser = vivre ». La musique électronique, c’est la bande-son de la scène gay, de ses revendications, dans les années 1990. Et puis ça s’est un peu perdu avec l’arrivée de la French Touch : la musique a un peu changé, elle est devenue un peu plus hétéro, elle est sortie des clubs, a pris une teinte rock, notamment avec les Daft Punk et Justice. Tout ça a fait que la scène gay s’est un peu détournée de la musique électronique. Mais aujourd’hui, on y revient : grâce à des collectifs comme Barbiturix, la musique électronique est redevenue militante. Ils se sont emparés à nouveau de cette musique pour en faire un vecteur de contestations.

L’ouvrage Electrorama : 30 ans de musique électronique française est disponible aux éditions Marabout ici.

Crédits photos : Théotime Roux

Théotime Roux est rédacteur junior pour Mixmag.fr, suivez-le sur Twitter.

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