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ADULT. « À Detroit, les gens galèrent pour que leur toit ne fuie pas dans leur chambre »

Le désastre urbain inspire l'art transgressif

  • Thomas Andrei
  • 12 June 2017

Cela fait désormais 20 ans qu’ADULT. distille une musique noire, synthétique, habitée. Auteurs de tubes dark wave aussi sales et gluants qu’entêtants, le couple Nicola Kuperus et Adam Lee Miller vient de sortir un sixième album, Detroit House Guests, plus sombre encore et surtout plus lent. À 46 ans, Adam Lee Miller assure que son art est toujours intuitif, plus inconscient que conscient. Pas évident donc d’obtenir des explications sur les « vêtements-sculptures » fabriqués à partir de sons par un designer local. Avant de reprendre la tournée direction la côte Pacifique, il s’épanche par contre dans une voix douce et lente sur les conditions de l’enregistrement, la situation de sa ville et l’Amérique de Trump. Un entretien aux relents dystopiques, avec lequel la musique d’ADULT. s’allie forcément avec élégance.

Adult. n’est pas les Beach Boys, mais cet album est plus sombre et moins festif que ses prédécesseurs. C’est dû à l’époque ou à comment vous vous sentez tous les deux ?

C’est un album collaboratif et même si on est amis avec tous les artistes sur le disque, on était tous anxieux de savoir si on pourrait écrire quelque chose de bon ensemble. Donc on a ralenti la musique et c’est pour ça qu’elle a un ton si sombre. Les deux chansons avec Shannon (Funchess, moitié de Light Asylum, ndlr) sont les plus festives, pour reprendre votre terme. C’est parce qu’elle était là en été, pendant le Movement Festival. On y allait et on revenait. Les autres étaient là pendant l’hiver. Ça, déjà, ça assombrit.

Les costumes de la vidéo d’une des chansons avec Shannon Funchess ont été conçus par le designer Levon Millross. C’était quoi le procédé ?

Il est de Detroit et est fan de notre musique mais nous sommes aussi amis. En 2013, il avait fait la vidéo d’Idle. On lui a demandé de faire les costumes, qu’ils soient le centre d’attention, qu’ils soient exposés, presque comme pour un défilé de voitures dans les années 50. On lui a donné carte blanche. Il a écouté les chansons en boucle et a créé ces dix costumes brillants.

C’est votre première tournée à l’ère Donald Trump. L’atmosphère est différente ?

Je pense. Les jeunes de 21 à 28 ans semblent avoir une grosse énergie. Il semblent obsédés par la situation. Tout le monde est contrarié, mais j’ai l’impression qu’il y a une nouvelle énergie chez eux. On sent une sorte de résistance. Notre musique a plusieurs facettes et l’une d’entre elle est l’agressivité. On a joué pas mal de nos morceaux agressifs et ça semble coller à l’humeur actuelle. Samedi, à Chicago, on en a enchaîné quatre, sales et rapides. Nicola est très intense sur cette section du set. Après le premier des ces morceaux elle a dit : « je crois qu’on a tous besoin d’être exorcisé de temps à autre. » La foule a réagi à ça. On pouvait sentir qu’ils avaient en effet besoin de cet exorcisme. La génération précédente aime la dark wave parce que c’est une musique mélancolique, détachée et sans espoir. Aujourd’hui, j’ai l’impression que les jeunes semblent plus déterminés, prêts à agir.

On vit à l’ère du triomphe de la musique pop commerciale. La musique en général est-elle toujours pour vous un moyen d’explorer les frontières de l’esprit ?

Quand Trump est entré à la Maison Blanche, beaucoup d’amis étaient désespérés. Quel est l’intérêt de faire de l’art ? Nous, nous disions que c’est le moment où l’art est le plus vital. Beaucoup de gens viennent nous parler après les concerts. Ça fait 20 ans qu’on tourne, donc les gens nous racontent des histoires très personnelles sur la manière dont on les a aidé, comment on les a fait se sentir appartenir à une communauté de weirdos. Un jeune homme à Dallas nous a dit qu’il avait de gros problèmes d’anxiété au lycée. Il se sentait perdu. Il a dit qu’il avait trouvé notre musique et il a senti que quelqu’un d’autre pouvait comprendre ses peurs. Il était très timide, jouait notre musique très fort et chantait par-dessus. Il pouvait exorciser cette timidité. Il est prof, maintenant, pour des classes de sixième. Il dit qu’il est y arrivé en partie grâce à notre musique. Il ne se sentait pas seul. Vu l’état du monde, on a besoin de ça plus que d’habitude. On ne peut pas abandonner parce que, oui, nous avons un impact sur la culture.

C’était comment pour vous le soir de l’élection de Trump ?

C’était comme un rêve. Ou un cauchemar. On était sur le canapé à regarder ça sur l’ordinateur, parce qu’on n’a pas de télévision. Tout le monde était confiant que ça n’arriverait pas. On était attentif, puis ça devenait ennuyeux, c’était long. Puis d’un coup, c’était une furie de SMS entre des gens qui disaient « Attends. Qu’est ce qui se passe là ? Ça ne peut pas être vrai ? » C’était totalement surréaliste. Le jour de l’inauguration, on montait un décor pour un clip et on a décidé d’écouter Crass toute la journée.

Quelque part elle vous inspire, la folie de Trump ?

D’un côté tu veux que tout aille bien dans le monde. Mais… Il y a deux ans on a travaillé avec un compositeur qui voyage pour jouer ses symphonies et dit toujours à quel point il aimait Detroit. La dernière fois, il revenait de Lucerne, en Suisse. On lui a demandé comment c’était. « La ville est si parfaite qu’il n’y a vraiment rien de transgressif nulle part. C’est très conservateur. Ils accueillent l’art les bras ouverts mais ils ne sont pas du tout dans l’avant-garde. C’est ce que j’aime à propos de Detroit. C’est transgressif. Vous écrivez vos propres règles. » À Detroit, les gens s’expriment et ont leurs propres idées. Si tu regardes les meilleurs moments de l’histoire de la musique, les choses ne se passaient jamais très bien dans le monde. Tu prends la musique de New York des 70s, la ville ressemblait à Detroit. C’était très violent, déserté, les loyers étaient très bas. C’était le bordel. Iggy Pop est sorti du Detroit des 70s. C’était le bordel dans tout le pays. Donc oui, c’est bien le moment de faire du grand art transgressif.

La vidéo de They’re Just Words est justement filmée à Detroit. Tu peux me parler du tournage dans ces coins déserts de la ville ?

Nous sommes assez fatigués de ce que les gens appellent le « ruin porn ». Des tonnes de gens viennent à Detroit et prennent des photos de toutes les structures à l’abandon. Mais il y a aussi de très beaux endroits de Detroit qu’on ne montre pas parce qu’ils ne présentent pas cette décrépitude sensationnelle. On voulait faire une vidéo tournée à Detroit qui ne ressemblerait pas à une vidéo de Detroit. On a cette colline verdoyante, qui donne juste sur le fleuve qui nous sépare du Canada. À droite, il y a les gratte-ciels du Renaissance Center, à gauche, un yacht club. Mais il y a ce gros tas de déchets sur lequel pousse de l’herbe et on savait que si on le filmait comme il fallait ça donnerait l’impression qu’on est au milieu de nulle part. Puis il y a les immeubles de l’architecte Mies van der Rohe. Ils ont toujours été occupés, même pendant les émeutes de 67 et c’est simplement très beau.

Ça va mieux, l’économie de Detroit ?

Il y a 2.2 miles carrés sur lesquels la ville concentre son travail. Le reste ne change pas. Il y a beaucoup de presse sur ces changements qui sont réels, mais ils ne concernent qu’une seule zone. Le reste, c’est comme ça a toujours été. Les gens galèrent, pour trouver un job, pour que leur toit ne fuie pas dans leurs chambres. Ils vivent dans des rues sans lumière. C’est comme ça. Mais il y a maintenant certains quartiers où les gens pensent que tout est ok. Parce qu’ils ont leurs coffee shops, des restaurants éphémères et tout le monde veut vivre près de ça. Alors les prix grimpent. C’est comme dans toutes les villes américaines. Les jeunes y retournent, mais tous dans le même quartier. Nous vivons Nicola et moi dans le même quartier depuis 12 ans. On aime tous nos voisins. C’est un quartier mixte. Des maisons et beaucoup d’arbres. Certaines villes ont si peu d’arbres, c’est effarant.

Propos recueillis par Thomas Andrei.

Crédit photos : © NKuperus

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